Garante du développement durable l'entreprise solidaire est 'elle utopique?

Publié le par Luigi Chiavarini

L’entreprise solidaire et morale, garante du développement durable. Utopie ou réalité ?

Luigi Chiavarini

 

 

 

Professeur d’économie et finance

 

Administrateur

 

Investa

 

http://www.investa-bourse.be

 

Les acteurs économiques respectent les dimensions financières et technologiques de la stratégie d'entreprise. Parfois ils intègrent l'aspect social du sujet, mais trop rarement il le relie au monde naturel, éludant, par conséquence, la question de savoir comment la stratégie se rattache à ses objectifs ultimes (l'humanité et l'épanouissement de l'homme) et aux moyens ultimes (la capacité de la biosphère à assurer la vie).

 

Toute activité - quel qu’en soit l’objet, le lieu et le temps - est affectée de façon directe ou indirecte, immédiate ou finale, par une détérioration écologique et socio-économique quel que soit l’endroit où celle-ci se produit. Le monde de l’entreprise fonctionne à l’intérieur, et donc est complètement dépendant, des processus vitaux de la biosphère qui assurent notre existence.

 

Fig.1 : représentation synoptique des rouages de l’économie de marché

 

 

A la lecture du schéma (Fig. 1) nous constatons que le système économique agit sous l’impulsion du système « nature » (Energie, Matières premières, Biodiversité) Epuiser ce carburant et la machine s’arrête. De la même manière, le bien-être des entreprises passe par des systèmes sociaux et naturels en bonne santé. Le monde des affaires ne peut prospérer en l’absence de citoyens éduqués, d’une sécurité et d’un ordre publics, de cadres juridiques adaptés, du respect des lois et de ressources en termes d’épargne et de crédit mais également en terme de matières premières et de biodiversité. Il semble donc logique qu’une entreprise s’attache à protéger et à restaurer si besoin est, l’intégrité et la productivité des processus vitaux qui assurent notre existence.

 

Un modèle de stratégie systémique.

 

Une société faite pour durer vit sur le « revenu » généré par son stock de capital, et non en appauvrissant ce dernier. En revanche, l’opinion diverge sur la définition du terme capital, des conditions et des règles exactes visant à assurer des voies de développement à la fois équitables pour les différentes cultures et efficaces dans le temps. La figure 2 illustre un modèle « solide » de développement durable. Celui-ci suppose que le capital naturel et social complète le capital industriel au lieu de s’y substituer. Il est impératif que chaque type de capital reste intact, car la productivité de l’un dépend de la disponibilité des autres. A partir de là, il est possible d’évaluer les éléments du capital industriel (les usines, les bâtiments, les machines, les outils, les technologies, l’infrastructure et les produits)  en fonction de ses conséquences sur les quatre types de capital primaire:

 

1) écologique (ressources cycliques et renouvelables, biodiversité, fonctions et services biologiques,) ;

 

2) matériel (ressources géologiques ou non renouvelables comme les minerais, les combustibles fossiles et les eaux souterraines) ;

 

3) humain (connaissance, compétences, santé, alimentation, sécurité et motivation des personnes) ;

 

4) social (ce qui a trait à la société civile, à la cohésion sociale, à toute ce qui facilite la coordination et la coopération dans l’intérêt commun).

 

Une société réellement faite pour durer est une société qui organise son économie de façon à assurer la conservation de son stock de capital écologique, matériel, humain et social, et à se trouver au minimum  « dans le mille » sur le schéma, adhérant ainsi à la sagesse populaire : «Qui veut voyager loin ménage sa monture ».

 

Fig.2 : La pérennité sous l’angle de la conservation du capital et de l’investissement

 

 

Pour renforcer sa pérennité l’entreprise doit organiser son économie dans l’objectif d’investir dans ses stocks de capital primaire et de chercher à les accroître. Si l’on associe deux par deux les données du schéma, on obtient quatre états différents, dont un seul s’avère durable.

 

·        Au sud-ouest figure la zone d’ « appauvrissement », une zone dans laquelle la société vit imprudemment sur un capital de base qui s’évapore. Par conséquent, celle-ci ne se maintiendra que jusqu’à l’épuisement ou la dispersion de son capital naturel hérité (couche arable, biodiversité des espèces, eaux souterraines, carburants fossiles et minéraux), puisqu’elle n’investit ni dans sa conservation ni dans son remplacement. Ce type de société (trop fréquente aujourd’hui) désinvestit dans sa population en la paupérisant et la poussant à la précarité qu’elle considére comme la meilleure garantie de la docilité et de la paix sociale. Paix sociale subie et non choisie bien entendu.

 

·        Au sud-est correspond à la zone de « naturalisation », où l’on cherche de plus en plus à adapter les opérations économiques aux impératifs naturels. Ceci se fait, cependant, au détriment du capital humain et social. On peut citer, par exemple, la biotechnologie agricole à vocation écologique qui menace les fermiers traditionnels, ou les usines automatisées plus propres qui suppriment les fonctions d’assemblage et de fabrication. En l’absence d’autres moyens d’existence durables, ces développements soi-disant « écologiques » peuvent déclencher de forts mouvements de décomposition sociale, voire de soulèvements politiques. Par conséquent, faute d’intérêt concomitant pour la condition humaine, la « naturalisation » peut aller à l’encontre du but recherché.

 

·        Au nord-ouest est une zone d’« humanisation » où les opérations économiques revêtent progressivement un caractère plus humain, mais aux dépens du capital naturel qui diminue. On citera, par exemples, l’exploitation forestière intensive conduisant à la déforestation. Manifestement, les communautés et les emplois créés sur la base d’une diminution systémique du capital naturel ne sont pas durables à long terme. L’humanisation et la naturalisation sont fondamentalement complémentaires.

 

La « société durable »

 

·        Il nous reste le nord-est, la seule zone réellement durable. Là, les développements économique et technologique sont à la fois axé sur les êtres humains et basés sur la nature. Par conséquent, on évite de détruire les écosystèmes, on protège la productivité et la diversité biologique, on modère le flux physique entropique de matière et d’énergie et on convertit l’économie afin de s’appuyer sur les ressources perpétuelles et sur les technologies résistantes. L’entreprise, la société durable socialise l’ordre civique et la prise de décision, démocratise ses environnements politique et professionnel, humanise la création de capital et le travail et concrétise la satisfaction des besoins de l’humanité, en assurant la suffisance nécessaire pour répondre à ceux qui sont fondamentaux pour les générations futures.

 

A défaut de cette prise de conscience urgente, la croissance profitable se heurterait au mur de la nature, et le capitalisme ainsi que l’humanité s’éteindraient faute de nature à exploiter, à transformer en profit.

 

Les principaux défis du dirigeant d’entreprise et du politique sont de réunir le développement durable du capital (écologique, matériel, social et humain) et la croissance profitable  en une complémentarité créatrice de sens et de valeurs solidaires pour nos contemporains et les générations qui nous succéderons. Pour ce faire il va falloir intégrer ces dimensions dans la définition de la stratégie de gouvernance de l’entreprise et progressivement migrer de la culture de la dictature du profit à court terme à celle de la démocratie du développement à long terme et ceci dans un inévitable mouvement de ralentissement de la croissance occidentale.

 

 

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